L’artiste : un entrepreneur comme les autres?

La photo ci-dessus est un symbole. On y voit le très médiatique Pascal Nègre, P-DG d’Universal Music, président de la SCPP (Société Civile des Producteurs Phonographiques) et l’un cerveau de la loi Hadopi, serrer la main des deux leaders du groupe de rock français La Femme, Marlon Magnée et Sacha Got. Le groupe est souvent cité en exemple lorsque l’on aborde la question de l’artiste entrepreneur. Et pour cause, il est récompensé en 2014 par une Victoire de la Musique pour son premier album Psycho Tropical Berlin, entièrement auto-produit, tout comme sa tournée mondiale et ses clips, véritables courts-métrages. Comme de plus en plus d’artistes de la nouvelle génération, La Femme crée son propre label, structure juridique destinée uniquement à gérer les droits et l’argent du groupe, et signe un contrat de licence avec une major (moment immortalisé par cette fameuse photo) pour que celle-ci s’occupe de la distribution et de la promotion. Le groupe préserve ainsi une totale indépendance artistique, reste propriétaire de sa musique tout en bénéficiant de la force de frappe de la maison de disque.

Si ce type de contrat se répand aujourd’hui, c’est grâce aux évolutions technologiques de ces dernières décennies, qui ont bouleversé la manière de créer et de vendre la musique. Aujourd’hui, « n’importe qui » peut potentiellement créer, diffuser et même vendre de la musique depuis chez lui, de manière presque gratuite. On peut composer, enregistrer et masteriser de la musique chez soi, sur ordinateur à l’aide de logiciels de MAO (Musique Assistée par Ordinateur) bon marché dont Ableton Live, que nous avons eu l’occasion de tester lors de notre séminaire à la Gaité Lyrique, est le plus grand représentant. Le développement des réseaux sociaux et des plateformes de streaming musical gratuites permet aux artistes de diffuser leur musique, de se créer un public et de communiquer directement avec lui au quotidien. Encore mieux, les artistes indépendants peuvent désormais vendre très simplement leur musique en ligne grâce à des sites spécialisés comme Bandcamp. Cette nouvelle donne permet une plus grande indépendance des artistes vis-à-vis des labels, car ils peuvent potentiellement assurer leur production eux-mêmes et, dans une certaine mesure, leur marketing, au moins au début de leur carrière. Un véritable bouleversement pour l’industrie de la musique, dont chacun des acteurs doit réinventer son métier et à nouveau trouver sa place, sous peine de disparaitre. Du côté des artistes la situation est ambivalente comme le résume bien Yoel Kenan, premier directeur du digital chez Universal Music en 2014, interviewé pour Muzrs Le Blog en mai 2014 :

« Il est plus simple de vivre de sa musique aujourd’hui qu’avant. Il y a plus d’artistes qui se lancent mais il y aussi plus de manières de faire de l’argent avec sa musique, et c’est plus facile de toucher un public. Et globalement le système est plus égalitaire, on a plus de chances de réussir qu’auparavant. »

En effet, s’il n’a jamais été aussi accessible de créer et diffuser sa musique, il n’y a également jamais eu autant de nouveaux artistes sur le marché. Il est donc plus difficile qu’avant d’émerger de la masse, mais il y a aussi plus de manières de monétiser sa musique.

Au delà des considérations économiques, on peut s’interroger sur l’impact de cette nouvelle indépendance sur la création elle-même. Pour Jacob T. Matthews, Vincent Rouzé et Jérémy Vachet dans La Culture par les foules ? : Le crowdfunding et le crowdsourcing en question (2014), cette transformation de l’artiste en un agent économique dont l’indépendance le rend seul responsable de son succès ou échec, crée ainsi « une nouvelle figure du travailleur créatif – autonome, responsable et fondamentalement calculateur ». En d’autres termes, un artiste qui crée de la musique tout en sachant qu’il va devoir lui même la vendre ne risque-t-il d’être influencé et de finalement formater lui-même ses compositions pour plaire au plus grand nombre? Un phénomène paradoxale quand la motivation principale des artistes qui ont fait le choix de l’indépendance est justement la sauvegarde de leur intégrité artistique…

Louis Bénet

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